Interview avec un Radical Libre : Daniel Azélie

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Daniel Azélie, dessin

Daniel bonjour, excuse-moi pour le retard, j’avais plein de choses à m’en occuper, maintenant j’ai remis de l’ordre, j’espère que tu n’es pas en colère contre moi.  Tu dessines d’une manière géniale  et tu as un monde vivant et plein de couleur. Comment nous expliquerais-tu le début de ton aventure de l’art? Comment cela a-t-il commencé? Bonjour, Erman, j’ai commencé à dessiner quand j’étais petit, faisant des bandes dessinées de Tarzan, des dessins d’humour, sur du papier jaune que mon père rapportait de son bureau. Je n’ai jamais arrêté. Je lisais des bandes dessinées, des livres de contes, et des romans, plus tard : ça m’a nourri pour dessiner.

Tu as étudié à l’Académie ou bien tu as tout appris toi-même? Aucune académie pour ça : j’ai eu des dessinateurs-fétiches (Serge Clerc, à travers Métal Hurlant, Bazooka Productions, Mark Beyer plus tard, Daniel Clowes bien plus tard, Kerozen, Colas Meulien, Raymond Pettibon, Loustal, Pyon, les gens de Krapaud Baveux, Pigassou, Y5P5, Caro, Swarte, Ever Meulen, Koechlin, Charlie Schlingo, il y en a trop, Munoz & SAmpayo, Placid & Muzo, Captain Cavern, Windsor Mac Kay pour les plus mainstream, hohoho…). Je n’ai jamais « appris » à dessiner, je n’apprends pas comme ça. Dans ma vie (ma tête), les dessinateurs en question sont des rockers, des postiers, des bibliothécaires, sans style vestimentaire, souvent : leur intérêt est dans leurs dessins, mais ils pourraient être musiciens (dans le genre de ceux qui pullulaient dans les 70’s/ 80’s, à travers le rock et ses dérivés, hybrides, ses mutations) et leur vie est banale ET fantasque. J’ai intégré une fac d’arts en 83-84, où j’ai absorbé beaucoup de choses nouvelles et excitantes pour moi, mais peu travaillé : on s’amusait beaucoup, les retombées du punk n’en finissaient pas, le rock était partout, de pleins de couleurs bizarres. On écoutait plein de rock 60’s, 70’s, Punk, tout, du Blues, Throbbing Gristle, Donovan… Scott Walker… Radio Birdman…

 

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Daniel Azélie, dessin

Comment tu travailles en général? Comment est ton style ? Est-ce que tu distingues tes oeuvres comme « des dessins de style libre » et « des illustrations professionnelles »? Je dessine « à volonté », mais aussi par entrainement à dessiner. Je ne fais les choses que je fais que par instinct. Je travaille comme ça. Je dessine ce que j’ai en tête, ce que j’ai envie de dessiner : des situations ou des objets, des collisions de choses, d’idées, de mots, des associations, des prétextes à dessiner. Des pseudo-histoires. Ce qui m’importe, c’est dessiner > j’invente des prétextes. Mon style ? Je ne sais pas du tout répondre, là. Mes dessins sont libres, et j’ai aussi dessiné pour des magazines, des journaux, des agences de communication, des éditions. Mais aujourd’hui, il est difficile de travailler pour la presse (bien que j’aie travaillé pour le quotidien Le Monde pendant 6 ans, par exemple, illustrant des articles sur des musiques, des questions de société, cinéma, littérature… entre 1995 et 2001 : ça, c’était intéressant !! Je recevais un fax avec l’article du journaliste, j’écoutais les musiques en question, et dessinais, sans brouillon comme toujours, et je gagnais, à l’époque, la valeur de mon loyer mensuel avec 2 dessins par mois !), me semble-t-il.

Ainsi tu es dedans la musique, peux-tu nous parler de tes travaux dans des autres matières comme la musique et le théâtre? Oui : j’ai depuis longtemps aimé avoir des instruments, j’en joue comme je dessine : pour jouer ! J’adore les instruments, vraiment. Mon rêve est de former une fanfare d’amateurs, des débutants enthousiastes qui composent et jouent des choses inventées comme des dessins, pour le plaisir de jouer. Des musiques joyeuses, intriguantes, mystérieuses, épiques ou minuscules. Le théâtre, je n’ai jamais été formé pour ça non plus : avec ma sœur d’adoption, nous avons une compagnie de théâtre « documentaire », où j’a appris à travailler « sur le tas » : faire des images sur scène avec des systèmes bricolés ou numériques, des caméras, imaginer les scénographie, les réaliser, travailler avec des comédiens, circassiens, acrobates, danseurs, conteurs. On met en scène des spectacles après des « enquêtes de terrain », interviews, prises de vues, sur des questions humaines, sociales. Voilà, pour faire court. J’adore cette activité et l’élaboration de langages scéniques, visuels, sonores. Les sons m’accompagnent depuis longtemps, les machines, l’électricité, la puissance sonore.

 

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Ortie Fanzine, cover by Alexios Tjoyas

Tu m’as introduit des publications très interessantes comme ORTIE et tu parles de la culture souterraine an France et tu penses qu’elle plus vivante et active pendant les années quatre-vingt dix ? Quelle est la raison selon toi? Non, je ne pense pas en terme de « plus active », ou moins active : j’apprends lentement parfois, des choses existent sans moi. Question de circonstances : j’ai souvent traversé (par chance, par « hasard ») des situations curieuses, excitantes pour l’imagination, depuis l’adolescence. Dans les 90’s, j’ai « creusé » des choses qui m’intéressaient déjà, et découvert d’autres, plus récentes, avec du retard sur l’actualité aussi. Alors qu’à l’âge du lycée, sortaient plein de 45 rpm de PIL, Clash, BAsement 5, etc. Dans les 90’s, des gens plus jeunes me faisaient découvrir des choses plus « radicales » du moment, à travers la techno hardcore, la noise, et d’autres musiques, baroques, improvisées, funk, dub, free, speedcore, japanoise… Aujourd’hui ça continue, mais je ne suis pas au courant de tout, bien sûr, et tant mieux : j’aime pouvoir ignorer les choses nouvelles, je rattraperai peut-être plus tard. J’ai des livres de Beckett que je lirai plus tard, si je veux.

Est-ce que c’est comme ça seulement en Europe ou dirais-tu la même chose pour le monde entier? J’ai toujours aimé ce que raconte Jello Biafra (dans un N° de RE/SEARCH) à propos de la spécificité des Dead Kennedys, musicalement : ils écoutaient beaucoup de choses curieuses, comme des « interprétations » de heavy metal par des brésiliens, des versions chinoises du punk rock, des folklores d’Europe Centrale, et cette nourriture leur a permis d’introduire des clarinettes dans leur punk des formes de chansons étranges, saugrenues. Aujourd’hui, j’ai un ami berlinois voyageur, qui fait connaître (par son label et son site, ainsi que la réalisation de compilations) les diverses musiques NOISE d’Asie du Sud-Est, il y a des punks en Afrique de l’Ouest et du Sud, des touaregs électriques, le Wild Classical Music Ensemble (check them out !), DJ SPOOKY qui traite les enregistrements comme de la mémoire virale… Internet permet la circulation instantanée des créations, partout, tout le temps, mais/et beaucoup d’apathie se crée via les réseaux sociaux (par une surabondance de livres, musiques, arts, textes, informations, produits à vendre, états d’âmes : tout est mis au même niveau, le désir s’émousse). L’absence de désir, c’est ça, le problème : on regarde et commente plutôt que faire des choses. Personnellement, je préfère m’amuser, monter sur les toits, faire le mur la nuit, courir dans les rues. Je dîne rarement chez des amis, parce que si j’ai le choix, je préfère aller me balader dehors. J’affectionne aussi les drogues, j’essaie des choses pour voir comment ça marche, comment on peut s’en servir « au mieux ».

Est-ce qu’on s’est ennuyé des possibilités permises par les ordis et la technologie? Sûrement, parce qu’internet a permis aux humains de paraître plutôt que faire des choses, et de collectionner plein de choses de leur jeunesse (ou du passé, en tous cas), de s’occuper sans but. Mais c’est comme ça avec chaque media nouveau, peut-être. J’aime bien l’entropie, le chaos total, c’est excitant; mais aussi le sens qu’on donne à des actes.

Tu es un artiste qui a vécu la période où plusieurs interactions artistiques se sont passées dans les années 70 en France. Peux-tu nous résumer cette période? Non, je ne pourrais qu’en donner ma version vécue, ressentie. J’ai aimé (et aime toujours) cette fin des 70’s parce que je découvrais la pop le rock en même temps que la révolution des punks, et j’ai plongé dans cette frénésie qui m’a accompagné longtemps. J’ai eu beaucoup d’émotions avec ces musiques, ces groupes, la presse rock, et j’ai découvert ces drôles de petits livres, ces revues bizarres d’images. Et surtout : moi aussi, je pouvais faire des dessins dans ce qui ressemblait à des livres.

Je pense que le sentiment lié aux.

Comment était le punk en France? Comment a-t-il fait son premier pas? Sur quoi il a eu de l’influence d’une manière esthetique (le groupe Bazooka) et sociale? Tu nous parler des groupes tu aimais? Là encore, je ne voyais qu’à travers mes 14, 15 ans, et j’habitais dans un HLM où nous étions une bande de copains d’enfance. Au lycée

En matière de litographie et publication indépendente la France est en avant. Même les ateliers comme Re: Surgo se déménagent en France. Quelle est, selon toi, la raison de cette tradition et le potentiel? Il y a une, des histoires de l’image « imprimée » en France, et beaucoup d’artistes d’hier et d’aujourd’hui se tournent à un moment vers d’anciennes techniques de reproduction d’image (divers types de gravure, sur tous supports, risographie, litho). Ces formes d’arts par la publication, l’image imprimée, la traduction d’un trait, sont très populaires, signe vivant de l’expression et de la confrontation passé/ présent, aussi : Blanquet réalise de splendides lithographies, tel un ogre). J’aime les images imprimées. Loulou Picasso disait que certaines images de Bazooka ne tenaient que pour le moment de l’impression (et pouvaient se désintégrer après, ne tenant que par du scotch). J’aime ça. Le chaos, l’émiettement (l’atomisation) sont des terrains de jeu.

 

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Une carte de William S. Burroughs à Daniel Azélie

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Est-ce que tu peux nous parler de ton amitié avec William S. Burroughs? Qaund et sous quel pretexte vous avez commencé à correspondre ? de quoi vous parliez? Nous serions très contents d’écouter… Amitié, c’est exagéré : Burroughs aimait de toutes façon connaitre de jeunes hommes (pas trop jeunes), et nous avons échangé des cartes postales à un moment, parce que je réalisais qui il était, ce qu’il portait d’histoireS, d’histoirE, sa vie et le récit de sa vie se confondaient, j’adore ces menteurs/artistes, voleurs, escrocs, intoxiqués, dealers. Il a ouvert mon imaginaire dès que j’ai rencontré « the wild boys » : j’ai ri, beaucoup, en le lisant, dans le métro, partout. On s’en lisait mutuellement des passages, avec un ami rocker. Burroughs était, par sa stature anti-establishment et criminel, junkie, lié au rock, à la « contreculture » des 60’s/70’s. Il a défendu le 45 rpm « God Save The Queen » des Sex Pistols attaqué en justice, censuré : pour moi ça disait tout (il aimait les garçons très sauvages, et n’aimait pas qu’on empêche ces jeunes de s’exprimer, surtout s’ils gueulaient contre la monarchie en prenant du speed. Ballard aussi disait que le PUNK a été le dernier grand vent culturel de révolte puissant et intéressant, créatif, en Angleterre. Le chaos m’a toujours donné la chair de poule. J’ai aimé les Sex Pistols parce qu’ils voulaient vraiment détruire la crédibilité du jeu des rockstars et de tous ses parasites bien au chaud, confortables. Burroughs : un écrivain unique, une vraie vie de fiction, il jouait des rôles, sans prétention, mais quel comique ! À un moment, avec un ami, on s’est dit que ces personnages qu’on admirait étaient juste des gens : j’ai ainsi communiqué avec Monte Cazzazza, Vale (de Re/Search books & graphics), COIL (John Balance), et donc William Burroughs. J’étais un « fan », il était un « écrivain » de la contre-culture, un outlaw avec ses chats. J’ai écrit à propos de ses livres, ses idées (pour l’université), j’ai beaucoup lu ses divers écrits (entretiens, romans, essais, articles, préfaces), vu des films. Quand il est mort, ce fut pour moi un détachement, je n’étais pas plus triste. Comme Fellini, il manque à l’imaginaire du monde. Comme plein d’autres. Mais il continue de vivre à travers ceux qui le portent en eux. William Burroughs était un clown, aussi. Je suis heureux d’avoir connu son œuvre de son vivant, je suis heureux d’avoir connu la Terre depuis les 60’s. Jusqu’aujourd’hui. Passionnants jours !

Merci beaucoup pour l’interview, n’hésite pas si tu veux ajouter quelque chose? Merci pour ces questions, qui me permettent de tracer des lignes entre les choses qui me touchent. J’aime cette vie depuis le début, cette Terre. On disparaîtra, mais on aura pu faire connaissance, lire des livres, écouter des chansons, toutes ces choses. I love being alive in this world (it’s revolving, stimulating, it’s awful and wonderful). I love people, I hate people. I hate love, I need love. I’m out of it, anyway.

Bye, Erman

 

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danielazelie.com

Psychisme sur un plat acide

 

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