Caroline Sury : Illustratrice, éditrice, auteure de bandes dessinées

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Caroline Sury ‘La belle de mai’ 110 x 96cm, acrylic on canvas (2011)

Marseille est un Théâtre Vivant

Elle le dit elle-même : « Je suis une spectatrice. » Alors qui, mieux que Caroline Sury, qui passe du regard au dessin « presque automatiquement », pouvait donner de Mar­seille et des Marseillais une vision plus intime et précise ?

Certes elle n’est pas d’ici. Née en 1964 à Laval, c’est une Mayennaise au pays de l’aïoli. Mais voilà plus de vingt ans que son regard s’aiguise au contact de la ville qu’elle s’est choisie, et aujourd’hui, si elle ne se sent pas forcément mar­seillaise, elle n’a plus envie de changer de décor.

« Je ne me vois pas vivre ailleurs », confie-t-elle, comme si c’était une révélation. « Marseille va très bien avec mon état d’esprit, qui est toujours un peu fébrile. Je suis toujours en train de me poser des questions, je veux toujours autre chose. Marseille est comme ça, un peu fébrile. Il y a du pus, de la cloque, du bubon. C’est le beau paysage bien tourmenté de ma vie tourmentée ! »

Là où d’autres artistes aspirent à la sérénité, à la quiétude, elle a besoin d’une forme de mouvement perpétuel, qu’elle trouve dans son atelier situé entre la Canebière et la Plaine. Mais aussi et surtout dans la rue. « J’aime la campagne, la nature, voir des mésanges, mais au bout d’un moment, c’est un peu chiant. »

Les petites villes n’ont pas plus d’attrait pour elle. Elle sait de quoi elle parle, ayant grandi dans le chef-lieu de la Mayenne avant d’étudier aux Beaux-Arts d’Angers. « Les villes moyennes, c’est juste affreux. Marseille, c’est énorme. Il y a plein de choses différentes, plein de choses bordéli-ques qui se passent. C’est ça qui est intéressant. Dans les petites villes, tout est lissé. Il y a une forme de standardi­sation », dit-elle.

 

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Caroline Sury ‘Souvenir d’organes’ 110 x 96 cm, acrylic on canvas (2011)

Il lui suffit de se rendre de chez elle à son atelier – et ee n’est pas très loin — pour trouver matière à observer, à des­siner. Marseille est un théâtre vivant.

« Dans ma rue, tu as un coiffeur, Lorenzo, où tous les footeux viennent se faire couper les cheveux. Ils viennent et se garent en double file, tu as toujours des embouteillages et tous ces garçons dehors avec des coupes de cheveux pas pos­sibles et leur shampooing, ils sortent dehors avec ça. »

Ce spectacle authentiquement vivant lui donne envie de se promener sans cesse avec un carnet, pour croquer ces tranches de vie qu’elle saisit au bond, chez le boulanger ou au supermarché. « J’essaie souvent de ne pas oublier un per­sonnage, de le reproduire quand je rentre à la maison. Et comme je fais de la BD, j’ai toujours un petit scénario qui se met en place. »

Aussi quand elle part, et elle le fait souvent comme nombre d’artistes marseillais qui réhabilitent le côté port d’attache de la ville pour exposer ailleurs, en province, à l’étranger, ce bouillonnement la rappelle. « Au bout d’un moment, ça me manque, l’effervescence, le côté malade ici, où les choses les plus laides côtoient les choses les plus belles. L’écart qui existe entre les choses, c’est nourrissant, c’est la vie. Marseille est une ville pauvre. Mais c’est pour ça qu’elle est riche. »

 

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Caroline Sury ‘Monstre intérieur’ & ‘gare Saint-Charles’ 110 x 96 cm, acrylic on canvas (2011)
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Un Matin avec Mlle Latarte © Caroline Sury / Le Monte-en-l’air 2019

Caroline Sury évoque le Marseille du début du xixe siècle, celui de Victor Gelu, qu’elle a lu récemment, ses rues sales où l’on jetait les ordures par la fenêtre, ces quartiers populaires à la lame facile. Elle se demande si la ville a tant changé que ça. Mais c’est ce qui lui plaît.

Son périple a été un peu long pour échouer jusqu’ici. Après Angers, elle s’installe à Bordeaux pendant huit ans et monte enfin à Paris, pour y développer la maison d’édition artistique Le Dernier Cri avec son compagnon d’alors, Pakito Bolino, qui la dirige toujours aujourd’hui. Mais si Paris bouillonne aussi, si le milieu du graphisme et du dessin y est extrêmement vivace, il faut vivre. Le couple descend à Marseille en 1995, autant pour son niveau de vie plus abordable que pour s’ou­vrir des horizons nouveaux.
« A Paris, quand je travaillais au Dernier Cri, j’étais comme à la cave. Je ne sortais jamais ! »… Marseille va lui apporter de la lumière, de l’espace, un heu de travail aussi. Par chance, Pakito et Caroline, également musiciens, retrouvent, à la Friche la Belle-de-Mai, Ferdinand Richard, un ami croisé sur les scènes musicales. Ils lui montrent leur travail et se voient offrir un atelier dans ce heu culturel encore… en friche. Avec d’autres, ils en essuieront les plâtres.

 

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Un Matin avec Mlle Latarte © Caroline Sury / Le Monte-en-l’air 2019

« Quand nous sommes arrivés, il n’y avait presque rien. Nous avons eu nos machines de sérigraphie avant d’avoir un local. On a construit les cloisons autour des machines ! » À la Friche, qui a ouvert seulement trois ans plus tôt, les deux jeunes trentenaires se dépensent sans compter et éditent à tour de bras ce qu’ils aiment, leurs travaux mais aussi ceux d’autres dessinateurs et illustrateurs inspirés comme eux de l’art brut, de Jean Dubuffet ou du peintre dadaïste allemand Georges Grosz, influences revendiquées par Caroline.

L’installation n’est pas toujours évidente et le contact avec les décideurs locaux parfois surprenant. Un jour, un respon­sable culturel de la ville débarque dans leur atelier, en man­teau de cuir et écharpe blanche, et se félicite de les voir travailler en couple « comme la boulangère et le boulanger ». Et sort sans plus de cérémonie. Un peu plus tard, c’est un article sur Caroline dans le magazine Marseille L’Hebdo qui pousse le patron de la direction générale des affaires culturelles de la ville, Jean Mangion, à leur accorder une subvention.

Caroline Sury devient peu à peu une référence marseillaise. Ses dessins un peu trash, aux traits gras, dégoulinants d’hu­manité, s’imposent dans les colonnes de Marseille L’Hebdo, où elle officie pendant six ans entre 2000 et 2006 avant de pour­suivre cette activité de dessinatrice de presse pour CQFD, après avoir également collaboré à Libération, Et elle admet que la ville où elle vit a certainement influencé sa manière de voir et donc sa façon de dessiner.

 

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Mural art by Caroline Sury / Crack Festival (2017)

Crack Festival 2017 (3)« Il y a ici des gueules qu’on ne voit pas ailleurs. C’est unique. Même à Naples, les gens sont plus distingués, ils ont ce côté italien, tu croises toujours des têtes de madones. Ici, c’est n’importe quoi, on a tous les milieux populaires du monde entier qui viennent ici. Il y a des rictus, des manières de faire. Je suis toujours choquée et amusée. C’est du théâtre et j’adore ça. » Mieux encore, pour elle Marseille, « ça grouille » et c’est tant mieux… « J’adore dessiner des foules. C’est ma spécialité, les foules avec des individus qui se dé­tachent. Pour ça, ici, je suis servie. »

La ville, elle l’a aussi découverte autrement, dans ses es­paces, son urbanité, son architecture et ses quartiers en par­ticipant aux Promenades urbaines initiées par l’artiste-marcheur Nicolas Mérnain. « Ça m’a bien plu, ces promenades, parce que c’est moi qui conduisais. J’adore conduire à Marseille, c’est speed et j’aime le speed, je suis quelqu’un d’énervé, j’aime bien freiner, accélérer, découvrir d’autres quartiers, d’autres architectures. »

Alors, est-elle devenue marseillaise pour autant au bout de vingt-trois ans ? Elle n’en est pas sûre, parce qu’elle fréquente « des réseaux underground très structurés », beaucoup de néo-arrivants accourus à Marseille après l’arrivée du TGV, parce qu’elle a ses adresses, son microcosme, à L’Embobineuse et La Machine à coudre pour les concerts, au Bar à Pain pour la bouffe. Bref, elle se mélange peu. Mais n’est-ce pas très marseillais, justement, ce confinement ?

Elle admet cependant aimer le Gambetta, cette boisson à la figue typiquement d’ici, et aller nager de Malmousque jusqu’aux îles. « La mer, c’est sublime. La côte ici, la côte Bleue, il n’y a rien de plus beau. Ça y est, je deviens chauvine… »

 

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Mural art by Caroline Sury / Crack Festival (2017)
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Mural art by Caroline Sury / Crack Festival (2017)
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Mural art by Caroline Sury / Crack Festival (2017)

Et celle qui se définit comme « la plus mauvaise des négo­ciatrices », qui n’a jamais sollicité subventions ou faveurs, qui comme la plupart des artistes locaux est « passée complète­ment à coté de Marseille-Provence 2013 », qui a plus connu le RSA que les allocations chômage, s’inquiète de voir dispa­raître ce Marseille populaire qu’elle a appris à aimer.

« Je suis un peu inquiète quand je vois ce que devient Eu-roméditerranée, quand j’entends qu’on veut déplacer les pe­tits commerçants du marché de Belsunce ou de la rue Longue-des-Capucins pour les remplacer par des choses qui seront forcément de mauvais goût, quand on veut interdire les marchands à la sauvette de la Plaine chez qui se fournissent les gens qui n’ont pas beaucoup de moyens, sous prétexte qu’ils font de la concurrence aux grandes enseignes du centre-ville. Ce n’est pas à cause d’eux que le centre-ville se paupé­rise, mais plutôt à cause des grands centres commerciaux comme Les Terrasses du Port. »

En attendant, Caroline Sury déborde de projets que, comme souvent, elle n’a pas sollicités. En mai 2018, elle fournira d’immenses silhouettes pout un spectacle dans les rues de Marseille, où elle pourra enfin décliner son goût pour les jeux d’ombres et de lumières, les formes totémiques, et un penchant encore inassouvi pour l’Asie, Bah, le Cambodge, le Japon, qu’elle rêve de découvrir bientôt.
Avant de regagner son port d’attache.

 

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Caroline Sury / Crack Festival (2017)

Extrait du livre Les Marseillais

Les Marseillais de Patrick Coulomb et François Thomazeau
Nouveau titre de la collection « Lignes de vie d’un peuple »,
aux ateliers henry dougier.

carolinesury.fr
facebook.com/carolinesury

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